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Camille Claudel... et le
génie se fit sculpteure !
Deux yeux d'un rare bleu foncé illuminés
d'une volonté sans faille. La chevelure négligemment
relevée en chignon d'où s'échappent des mèches
en cascade. La taille fine. C'est une très belle jeune fille,
fière de ses dix-huit printemps, qui arrive à Paris
en cette année 1882. Paris auquel elle vient s'unir pour
le meilleur _ l'amour, la maîtrise de son art, la célébrité
_ mais aussi pour le pire _ la misère, la maladie, la solitude,
le désespoir. Mademoiselle Claudel est déjà
certaine que son destin sera hors du commun. Il le sera. Hors de
toute mesure...
Presque soixante ans après sa mort, le 19 octobre
1943, le temps et les hommes offrent leur minute de reconnaissance
au talent qui fut le sien : Exposition "Camille Claudel révélée
par Boucher et Rodin" à l'Agora Michel Baroin, à
Nogent-sur-Seine, du 1er Février au 4 Mai 2003. Et les livres
racontent l'histoire éternelle de cette femme qui, à
la fin du XIXème siècle, voulut être un peu
plus que l'élève de Rodin et la sur de Paul
Claudel.
C'est donc une jeune fille pleine de charmes et de
fougue qui entraîne sa famille dans la capitale en 1882. Passionnée
de sculpture depuis plusieurs années, Camille n'est déjà
plus une débutante. Il lui reste à acquérir
le "métier" que seuls des cours pourraient lui
apporter. Monsieur Claudel, conscient du talent de son aîné
depuis que le sculpteur nogentais Alfred Boucher le lui a confirmé
sans détour alors que le hasard des affectations administratives
les avait conduits à habiter la même ville, a décidé
de satisfaire ses voeux. Tant pis ! Il restera seul à travailler
à Wassy-sur-Blaise (Haute-Marne) tandis que Camille partagera
sa vocation entre l'Académie Colarossi et l'atelier de jeunes
femmes de la rue Notre-Dame-Des-Champs, sous l'oeil bienveillant
d'Alfred Boucher. Et puis Paul ira au lycée Louis-le-grand.
Ils ne se verront qu'aux week-end mais sa carrière de conservateur
des hypothèques ne saurait compromettre l'avenir de ses enfants.
Elève de Rodin . . .
L'année suivante voit Alfred Boucher reçu
au prix de Rome. Contraint d'abandonner ses visites hebdomadaires
à l'atelier de Camille, le maître confie ses élèves
à son ami Auguste Rodin. Rodin... N'est-ce pas ce nom qu'avait
évoqué Claude Dubois, directeur de l'Ecole nationale
des Beaux-Arts, lorsque Boucher lui avait présenté
les premiers travaux d'une enfant de treize ans prénommée
Camille ? N'est-ce pas ce sculpteur qui avait alors fait scandale
avec une statue si parfaite qu'elle semblait moulée sur le
corps même du modèle ? Ah ! sculpter pour ce quadragénaire
dont tout Paris proclame le génie ! Camille en rêve...
Et ce rêve devient réalité en 1885 lorsque,
séduit et débordé de travail entre la Porte
de l'Enfer et les Bourgeois de Calais, il l'engage comme praticienne.
C'est le début d'une collaboration fructueuse pour les deux
artistes, d'une passion tumultueuse pour les deux amants. Rodin
transmet à Camille ce que lui ont révélé
les années. Camille inspire Rodin, qui multiplie les bustes
et les groupes dont elle est le modèle. Pour lui elle taille
le marbre sans relâche, mais n'en cesse pas pour autant de
travailler pour elle. Ainsi naissent Giganti, l'homme penché,
la jeune femme aux yeux clos, le buste de sa sur Louise, le
jeune romain ou portrait de Paul à dix-huit ans, la jeune
fille à la gerbe.
Déjà connue...
Camille, pour se faire connaître, expose depuis
cinq ans au Salon des artistes français quand un de ses groupes,
Sakountala, attire l'attention du jury et des critiques. Une jeune
femme debout appuyée contre un socle penche la tête
et le buste vers son mari agenouillé à ses pieds qui
lui baise tendrement le front. Instant de retrouvailles pour le
couple séparé par un mauvais sort. Camille fait la
conquête de la presse et ce pour près de vingt ans.
La présentation de la danse à l'Exposition universelle
de 1889 vient confirmer ce succès. Deux valseurs dans lesquels
on peut imaginer reconnaître Camille et son ami (amant ?)
Claude Debussy tournent pour l'éternité, figés
dans un mouvement qui semble ne jamais vouloir s'arrêter.
De l'amour à la haine...
Avec le temps, les relations entre le maître
et son élève se dégradent. Camille et Rodin
cachent leur liaison derrière les murs de la Folie-Neubourg,
demeure bourgeoise du boulevard d'Italie qu'il a louée. La
famille Claudel ne devant pas savoir. La compagne de Rodin, Rose
Beuret, non plus. D'abord ravie, Camille commence à souffrir
de cette clandestinité. Elle a vingt-huit ans et ce dont
elle a besoin aujourd'hui n'est plus un amant mais un mari. Car
une jeune femme de l'époque qui ne trouve pas homme à
épouser acquiert vite mauvaise réputation, qui pis
est si elle est artiste et prétend s'adonner à la
sculpture _ art masculin par excellence. Et puis cette tutelle lui
pèse. Elle voudrait prendre son envol, être reconnue
pour elle-même... Rodin adore Camille. Il ne peut cependant
se résoudre à quitter Rose, qui l'a soutenu dans les
années difficiles et lui a donné un fils. Sans compter
ses obligations qui dévorent tout son temps. Quand les amants
se retrouvent, c'est pour se déchirer... Camille passe seule
l'été en Touraine, au château de l'Islette.
Est-elle enceinte de Rodin ? Le mystère demeure. Rentrée
à Paris, elle claque la porte de la Folie-Neubourg.
Célèbre et incomprise...
Camille expose, le portrait de Rodin, cette pièce
superbe où la barbe du maître fait office de socle.
Portraitiste éclairée, elle saisit les traits mais
aussi l'âme de son modèle. De nombreux bustes jalonnent
son oeuvre, ceux des membres de sa famille _ dont la pose ne lui
coûte rien _ son frère Paul, sa sur Louise et
son mari le comte de Massary, ses mécènes le comte
et la comtesse de Maigret, Giganti et les admirables visages d'enfants
que sont la petite châtelaine, Jeanne enfant, l'Aurore. Une
maîtrise que l'on retrouve dans ses pastels et ses huiles,
moins connus que les sculptures mais non moins remarquables.
Au Salon de 1893, la valse (ou la danse) et Clotho
enflamment les enthousiasmes. Une vieille femme debout nue dans
les attributs de son âge. Camille touche à la célébrité...
encore reste-t-il à vendre. "Ah quel chien de métier
que cette sculpture ! Les derniers des maçons étaient
plus heureux. Une figure que l'administration achetait 3000 francs,
en avait coûté près de 2000, le modèle,
la terre, le marbre ou le bronze, toutes sortes de frais... le plus
noble des arts, le plus viril, oui ! mais l'art dont on crevait
le plus sûrement de faim !" s'écrit Emile Zola
dans son roman l'Oeuvre. Tristes phrases qui laissent à deviner
les difficultés auxquelles Camille doit se heurter. Seule,
depuis qu'elle a quitté Rodin et n'accepte de lui aucun secours,
depuis que sa mère a appris sa liaison et ne souhaite plus
la voir dans sa maison, depuis que son fidèle confident,
son frère Paul, représente la France aux quatre coins
du monde. Animée d'une exigence qui la tient enchaînée
des mois entiers au polissage d'un marbre, au finissage d'un bronze
ou au modelage d'un nouveau groupe. Avec si peu d'argent...
Rodin , malgré les réticences de l'intéressée,
multiplie ses tentatives d'aide. Lui qui connaît l'existence
de Camille pour l'avoir éprouvée écrit à
ses amis pour leur recommander l'uvre de son ancienne élève,
précisant au besoin qu'elle ne l'est plus et que "l'or
qu'elle trouve est bien à elle". Il lance une souscription
commandant une Clotho en marbre pour le musée du Luxembourg.
Il lui propose de la présenter au Président de la
République. Camille qui préfère investir son
temps et ses maigres économies dans son travail au détriment
des toilettes et autres artifices indispensables à la vie
publique refuse.
L'âge mûr...
Enfin, elle reçoit sa première commande
officielle. Ce sera la première version de l'âge mûr.
Une vieille femme soutient sur ses épaules le bras droit
d'un homme d'âge mûr tandis qu'une jeune femme agenouillée
tient la main gauche de ce dernier serrée contre sa poitrine.
Oeuvre autobiographique d'une Camille qui espère encore retenir
son amant ? La seconde version du groupe verra le jour trois ans
plus tard. La rupture est consommée. La vieille femme entraîne
l'homme avec elle tandis que la plus jeune, implorante, tend des
bras désespérés vers celui qu'elle sait lui
échapper. L'Etat annule sa commande. Rodin serait-il intervenu
pour ne pas voir sa vie privée étalée en public
? Camille ne sera pas payée.
"Ce n'est plus du Rodin"...
Epuisée par le travail et les privations (quand
l'argent se fait rare, les repas se le font aussi), Camille est
tombée malade. C'est pourtant un bien bel art qu'elle présente
au Salon de 1897, un art qui "n'est plus du Rodin". La
vague. Une vague en onyx qui menace d'engloutir trois petites baigneuses
nues, en bronze, qui font la ronde. Signe d'un orientalisme alors
très en vogue à Paris et qui ne laisse pas la sensibilité
de Camille indifférente. _ Un jour, elle exprimera le désir
de suivre son frère dans ses consulats en Chine. Mais ce
rêve ne se réalisera pas. _ Les causeuses. Trois petites
bonnes femmes nues assises, le corps tendu dans l'écoute
attentive des paroles d'une quatrième. Si vraies qu'on pourrait
les entendre parler. Camille qui avait vécu son entrée
dans l'atelier de Rodin et sa collaboration avec lui comme la plus
haute des reconnaissances cherchait depuis longtemps à se
libérer de cette éternelle référence.
Elève de Rodin elle a été. Camille Claudel
sculpteur elle veut être ! Et elle s'affirme avec force dans
ces groupes de petite taille, intimes, légers, sans pareil
et si féminins.
Entre misère et désespoir...
L'atelier de Camille, 19 quai Bourbon, affiche le
dénuement le plus total _ un canapé, une table et
des sculptures, partout. Les huissiers commencent à la saisir.
Ses lettres débordent d'appels au secours financiers. Le
découragement et l'amertume viennent caresser ses pensées.
Pourtant, malgré la peur et la haine que lui inspire ce monde
de l'art auquel elle s'est donnée tout entière et
qui ne lui rend pas même de quoi manger, elle trouve encore
la force de travailler.
Camille compte parmi ses trop rares relations un nouvel
admirateur. Eugène Blot, éditeur en objets d'art et
fondateur d'une galerie à Paris. Il fait fondre ses oeuvres
en bronze, les expose dans ses magasins... "Oh pour ça
vous avez du talent, je ne cesse de leur crier. Mais que voulez-vous
? Ils ne mordent pas, oh ! non, ils ne mordent pas !" écrit
encore Emile Zola dans la bouche d'un marchand de tableaux, qui
pourrait s'appeler Eugène Blot.
Et Camille travaille toujours, avec l'entrain du premier
jour. L'implorante, Persée et la Gorgone, la fortune, Vertumne
et Pomone représentent dans les Salons une artiste qui, terrorisée
à l'idée qu'on puisse lui voler ses statues, ne sort
pratiquement plus de chez elle. Quand parfois la misère s'efface
devant quelques sous, elle enfile sa plus belle robe, celle qu'elle
a confectionnée et qui affiche paraît-il le plus mauvais
goût, et invite tout ce que le quartier compte de marginaux.
On chantera et boira toute la nuit, sans penser au lendemain...
Triomphe d'une maladie qui détruit tout...
1907. L'Etat commande des bronzes : Niobide blessée,
une jeune femme touchée par une flèche à la
poitrine. L'Abandon (ou Sakountala). Eugène Blot organise
une nouvelle exposition dans sa galerie. Mais la maladie l'a déjà
enlevée. Si elle laisse encore à Camille la force
de créer, elle la pousse chaque été à
détruire toute sa production de l'année et disparaître
ensuite pour plusieurs mois. Quand Paul rentre de Chine, il trouve
sa sur terriblement changée _ vieillie, bouffie. Il
s'en inquiète auprès de son père qui ne peut
qu'avouer son impuissance. Impuissant est-il à se faire entendre
de sa fille qu'il aimerait voir venir de temps en temps à
Villeneuve, la maison familiale où elle a passé son
enfance, entre disputes et enthousiasmes. Impuissant à se
faire entendre de sa femme qui se refuse à cette idée
parce qu'elle ne peut pardonner à sa fille ni cette vocation
si peu bienséante et qui a tenu son mari si longtemps éloigné
de son foyer, ni sa conduite amoureuse. Et puis les voisins du quai
Bourbon commencent à se manifester. Qu'est-ce donc que cette
artiste qui vit cloîtrée au rez-de-chaussée
sans se laver ni manger ?
Oubliée... et enfin reconnue.
Le 3 mars 1913, Camille perd son père _ cet
homme dont elle avait la fierté et le caractère emporté
_ et ne le sait pas. Le 10 mars, deux infirmiers l'emmènent
à l'asile de Ville-Evrards. Elle souffre de "délire
de persécution". Un diagnostic qui accompagnera les
trente années à venir que Camille vivra à Ville-Evrards
puis à Montdevergues (à cause de la première
guerre mondiale) les pensées tout occupées de ses
obsessions _ le vol de son oeuvre, l'empoisonnement de sa nourriture,
le sentiment d'avoir été de trop. Le sculpteur est
mort, ses doigts n'enfanteront plus. La femme attend entre l'espoir
de revoir sa chère maison de Villeneuve et le désespoir
de voir le temps qui passe.
Pendant ce temps... Les journaux ont été
pris d'une brève envie de polémiquer. Mademoiselle
Claudel a-t-elle été internée abusivement ?
Rodin a épousé Rose quelques mois avant sa mort, en
novembre 1917. Le musée national Auguste Rodin a ouvert au
public les portes de l'hôtel Biron, le dernier atelier du
maître à Paris. En respect des volontés de ce
dernier, une salle y sera consacrée à Camille Claudel.
Quelques oeuvres ont fait une timide réapparition au Salon
des femmes artistes modernes.
En 1951, le musée Rodin offre la rétrospective
tant méritée. Paul Claudel rend alors un vibrant hommage
à sa sur, qu'on n'oubliera plus. Depuis, sont nées
d'autres expositions, une thèse, des livres, une pièce
de théâtre, un film qui tous admirent l'extraordinaire
personnalité de cette femme entièrement dévouée
à l'art, ce sculpteure qui sut si bien nous montrer la vie
qui se cache dans les blocs de glaise, de marbre ou de bronze _
L'hommage d'aujourd'hui vaut bien une petite entorse à l'orthographe
!? ... et un détour du côté de Nogent sur Seine.
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