|
La
situation de la viticulture
et de l'industrie du champagne
à la veille de la Seconde Guerre mondiale
et au début de l'occupation allemande
En
mai-juin 1940, la défaite de la France et l'occupation
du territoire champenois interviennent alors que les professionnels
de la viticulture et du champagne, confrontés depuis la fin du
XIXe siècle à toute une série
de crises, sont en train, pour y faire face, de
surmonter leurs tensions internes et de s'organiser.
La crise du phylloxéra et l'effondrement des
prix du raisin à la fin du XIXe et au début du XXe siècle,
les importations frauduleuses de vins extérieurs à la
Champagne, la révolte en 1911 des vignerons réduits à
la misère, l'épreuve de la Première Guerre mondiale,
les tensions très vives opposant la viticulture marnaise à
la viticulture auboise à propos de la délimitation
de la Champagne viticole et de l'appellation
" Champagne " dans les années 1920, puis
la surproduction liée à la crise économique des
années 1930 ont conduit vignerons-récoltants et négociants
en vin de champagne à se regrouper en
syndicats, et à commencer à rechercher
ensemble des solutions aux problèmes de la profession.
En 1927, un compromis
avait abouti à l'extension au département de l'Aube de l'appellation " Champagne ".
En 1935, la création
par décret-loi d'un Comité national
des appellations d'origine dans lequel siégeaient
quatre Marnais, et qui était destiné à résoudre
la crise de surproduction viticole par une réglementation de
la production, fut suivie par la mise en place d'un Comité
d'experts de la Champagne viticole comprenant quatorze négociants,
sept viticulteurs et six représentants des Chambres de commerce
et d'agriculture de la Marne, de l'Aisne et de l'Aube ( 1 ).
Ce comité élabora et discuta le projet
qui aboutit au décret- loi du 28 septembre
1935. Ce décret complétait la réglementation
de l'appellation " Champagne " en énonçant
des critères de qualité plus stricts,
et créait une Commission spéciale
de la Champagne viticole chargée de fixer chaque année,
en fonction des conditions du moment, des règles permettant de
préserver la qualité du vin de Champagne, en particulier
en matière de rendement à l'hectare et de pressurage ( 2 ).
Cette commission dont le secrétaire était le comte Robert
de Vogüé, directeur de la maison Moët et Chandon d'Épernay, prit rapidement le
nom de Commission de Châlons,
parce que son siège avait été fixé à
la préfecture de la Marne. Elle rassemblait vingt-deux
délégués des syndicats du négoce et des
récoltants, ainsi que des Chambres de commerce et
d'agriculture de la Marne, de l'Aisne et de l'Aube, neuf politiques
(parlementaires et conseillers généraux) et huit représentants
de l'État ( 3 ).
Une Sous-commission des prix,
composée des seuls délégués
professionnels, et dont les décisions étaient
rendues exécutoires par décrets préfectoraux, avait
été créée parallèlement afin de fixer
chaque année avant les vendanges, le prix du kilogramme de raisin
et le degré minimum par catégories de crus, les conditions
de livraison des vins clairs avant fermentation, ainsi que les règles
concernant la constitution de cuvées collectives des coopératives.
La Commission de Châlons et la Sous-commission des prix ont fonctionné
jusqu'à la Seconde Guerre mondiale à la satisfaction générale
des professionnels du champagne.
En 1939, les députés
socialistes de la Marne et de l'Aisne, Henri
Martin et Paul Lambin,
avaient présenté un projet de loi concernant la création
d'un Office régional du vin de Champagne,
c'est-à-dire une véritable organisation interprofessionnelle
permanente appelée à se substituer à la Commission
de Châlons. Cet Office régional ne se serait plus contenté
de fixer les rendements et les prix, mais il aurait réglementé
l'ensemble de la production et des marchés du vin de Champagne.
Il aurait été dirigé par un Conseil
central paritaire de vingt-huit membres élus pour
deux ans et rééligibles, ouvert à d'autres partenaires,
en particulier aux représentants des
coopératives et des syndicats d'ouvriers vignerons.
En outre, ce projet prévoyait de faire de la Fédération
des coopératives, le seul intermédiaire entre
le négoce et la production, de façon à stimuler
la création de coopératives et à supprimer toute
fraude. Mais l'entrée en guerre de la France en
septembre 1939 n'avait pas permis de faire aboutir ce projet
( 4 ).
En 1940, la
production viticole s'est effondrée, avec une récolte
évaluée à 10 % d'une récolte moyenne. Les
causes de cet effondrement sont multiples : pas seulement les faits
liés à la guerre, tels que la désorganisation engendrée
par l'exode, l'invasion et l'occupation du territoire champenois par
les troupes allemandes, ou encore la pénurie de main d'uvre
au moment des vendanges, en raison du retour assez lent des populations
civiles et de l'absence de nombreux professionnels de la viticulture
faits prisonniers par la Wehrmacht, mais aussi la rigueur de
l'hiver 1939-1940 et les ravages
du mildiou, la vigne n'ayant pu être traitée pendant un
mois et demi ( 5 ).
Dans son rapport d'octobre 1940,
le préfet de la Marne, René Bousquet,
évaluait cette production à environ 50 000 hectolitres
et soulignait la situation précaire du
vignoble, tout en signalant que le commerce des vins avait heureusement
repris et que plus de 1 300 000 bouteilles de champagne
avaient été expédiées en septembre ( 6 ).
Quant aux prélèvements
allemands de champagne, ils furent dès le début
de l'Occupation d'un niveau élevé.
Selon un document du Commissariat à l'Intérieur du Comité
français de libération daté de
1943 ( 7 ),
ils auraient représenté un peu
plus des deux tiers de la production commercialisée à
l'issue de la campagne 1940-1941, une production que le Bureau des statistiques du ministère de l'Agriculture a évaluée en septembre 1944 à 20 261 750 bouteilles ( 8 ).
En ce qui concerne les vins dits tranquilles,
les archives de la SNCF indiquent que, dès
1940, 16 000 hectolitres ont été expédiés
d'Épernay et 8 000 hectolitres de Reims, vers l'Allemagne ( 9 ).

Otto
Klaebisch,
le Sonderführer du champagne
Les
exigences allemandes furent formulées par Otto
Klaebisch, officier de réserve placé à
la tête du Bureau de répartition
des vins mousseux de la Wehrmacht en
juillet 1940 ( 10 ).
Klaebisch était le beau-frère
du ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich, Ribbentrop,
qui avait été lui-même le représentant
en Allemagne des maisons de champagne Mumm
et Pommery, et qui était
le gendre d'Otto Henkel, le « roi
du champagne allemand » ( 11 ).
Selon un rapport des Renseignements
généraux de la Marne rédigé en
1945, cet officier allemand était né en France
avant la Première Guerre mondiale à Cognac,
où son père possédait la maison
de cognac Meukon saisie en 1914 et cédée aux Britanniques en 1918.
Agent général en Allemagne
avant-guerre des marques françaises Lanson,
Martell, Dubonnet,
Noilly-Prat et Bénédictine,
Klaebisch était le directeur
général de la firme Matteus Muller,
une des plus grosses maisons allemandes de vins mousseux installée
à Wiesbaden, où siégeait
la délégation allemande chargée de l'application
de la Convention d'armistice du 22 juin 1940.
Il reçut pour mission de satisfaire
au mieux les besoins de la Wehrmacht en champagne.
Dès son arrivée, dit ce rapport, il prit des mesures visant
à nouer d'emblée de bonnes relations avec les grandes
maisons de champagne :
Il
a accepté la disparition des petites cuvées ce qui a
causé un grand plaisir parmi le monde du champagne, et pour
un plus grand rendement des maisons de champagne, il est intervenu
afin d'obtenir la mise en congé de captivité de 700
spécialistes de la profession du champagne ( 12 ).
En
août 2004, le réalisateur allemand, Albert
Knechtel, venu à Reims pour préparer le tournage
du documentaire Le vin sous l'Occupation,
qui a été programmé par la chaîne de télévision Arte en
novembre 2004, m'a permis de prendre connaissance d'un Rapport sur la gestion de l'industrie française du champagne
pendant les années 1940-1944, rédigé
après la guerre par Klaebisch,
rapport que lui a remis la fille du Sonderführer
du champagne ( 13 ).
Klaebisch y dépeint
toutes les difficultés auxquelles
les professionnels de la viticulture et du négoce du champagne
étaient confrontés au début de l'Occupation, et
comment, selon lui, il s'est efforcé de les aider à sauver
ce qui pouvait être sauvé de la récolte de 1940,
en fournissant produits de sulfatage, main d'uvre et moyens de
transport, puis au cours des années suivantes en facilitant l'organisation
de la profession, avec l'objectif certes d'assurer l'approvisionnement
en champagne de la Wehrmacht, mais précise-t-il, en
préservant, les intérêts économiques et sociaux
des vignerons et des négociants champenois.
Il y affirme que les pillages des maisons de champagne attribués aux soldats de la Wehrmacht au début de l'Occupation ont davantage été le fait
des troupes françaises et britanniques ou des populations jetées
sur les routes de l'exode, ou encore des réfugiés belges
admis à traverser la Champagne pour rentrer chez eux dès
l'été 1940, et qu'il a veillé à
y mettre fin dès son arrivée en Champagne.
Il y décrit les conditions d'une
collaboration apaisée et loyale, respectueuse des intérêts
de chacun, une Wehrmacht qui, en matière de
prélèvements, « est
restée dans des limites raisonnables de ses exigences »,
puisqu'à la fin de l'Occupation, souligne-t-il, « les
stocks de champagne étaient équivalents à ceux
de 1940 », et que les maisons de champagne livraient
sans délai les quantités demandées, au point qu'il
a été rapidement confronté à des problèmes
d'entreposage.
Il y déclare être parvenu à
faire libérer de captivité 1 200 spécialistes du
champagne et à en soustraire beaucoup d'autres à
l'« Action-Sauckel »,
c'est-à-dire au Service du travail obligatoire
en Allemagne.
Il y dresse un bilan globalement positif de son action,
considérant qu'il est parvenu, dans des conditions parfois difficiles,
à nouer les meilleurs rapports possibles avec les représentants
des vignerons et des négociants de champagne, en respectant autant
que faire se peut leurs intérêts. « Comme
il est facile, écrit-il, de mener le Français, quand on
sait comment le prendre, et qu'on n'essaye pas de lui imposer des points
de vue allemands ».
Est joint en annexe à ce rapport un extrait
du journal allemand Wirtschaftsblatt der
Deutschen Allgem. Zeitung, daté
du 29 mai 1941 qui, rendant compte de son action en France
occupée, déclarait :
Le
responsable de la centrale de répartition des vins mousseux,
le Sonderführer Klaebisch, n'est ainsi pas considéré
par beaucoup comme le dictateur du champagne, mais comme le père
du champagne.
Après
la guerre, Robert de Vogüé,
entendu comme témoin à charge lors
du procès d'Otto Klaebisch, a déclaré
que dans l'ensemble et malgré les désaccords qui les opposaient,
le comportement de Klaebisch durant
l'Occupation avait été correct
( 14 ).

L'accommodation
des professionnels
du champagne à l'occupation allemande
et à l'organisation corporative imposée
par le régime de Vichy
Effectivement,
vignerons et négociants en champagne, au moins au début
de l'Occupation, ont réagi favorablement
aux demandes allemandes, comme en témoigne cette note
du Bureau national de répartition :
Dès
l'époque de l'armistice, l'armée d'occupation a passé
d'importantes commandes qui furent les bienvenues en Champagne parce
qu'elles permirent à l'ensemble économique champenois
de se remettre rapidement en route ( 15 ).
Pour la seconde moitié
de l'année 1940, les demandes allemandes qui avaient
été fixées à 12
millions de bouteilles, y étaient considérées
par les professionnels du champagne comme « normales »
et n'appelaient « aucune remarque »
( 16 ).
Dans
son rapport d'octobre 1940, le préfet
Bousquet, indiquait que le commerce du champagne, jusque
là sévèrement contrôlé par les autorités
allemandes, avait retrouvé sa liberté, et que les maisons
de champagne pouvaient désormais vendre sans autorisation leurs
stocks, à condition de fournir chaque
mois au moins 1 900 000 bouteilles aux armées d'occupation
( 17 ).
Dès le retour de l'exode, Bousquet et les professionnels
du champagne avaient su habilement tirer parti
de l'intérêt porté par les Allemands à ce
produit de consommation de luxe très prisé,
pour relancer opportunément l'activité de ce secteur, en l'organisant de façon plus efficace
et plus rationnelle, selon les vux des différents
partenaires de la profession, et aussi pour essayer de freiner les exigences
allemandes.
En août 1940,
Bousquet présida à
la préfecture, en tant que secrétaire général
de la Marne, une réunion de la Sous-commission
des prix qui adopta le déblocage
des prix des vins mis en réserve en
1938 à la suite de deux récoltes abondantes.
Au cours de cette réunion qui se tint en présence de Klaebisch,
de deux représentants des négociants, Charbonneaux
et de Vogüé, et de deux
représentants des vignerons, Poittevin
et Doyard ( 18 ),
il fut décidé de prélever une retenue de 15 % sur
les prix payés aux vendeurs afin d'alimenter une Caisse
de solidarité champenoise destinée à
indemniser les « déshérités
de la récolte 1940 » ( 19 ).
En septembre 1940,
un Bureau de contact composé
exclusivement de quelques représentants des négociants,
parmi lesquels se trouvait Robert de Vogüé,
fut créé à Châlons-sur-Marne
dans le but d'entrer en rapport avec la puissance
occupante au nom de l'économie champenoise ( 20 ).
Un peu plus tard, conformément à la loi du 27 septembre 1940 sur l'organisation
et la répartition des produits agricoles et des denrées
alimentaires, un arrêté du ministre-secrétaire d'État
à l'Agriculture, daté du 20 novembre
1940, institua un Bureau
national de répartition du vin de Champagne et nomma
à la tête de cet organisme d'une part, Robert
de Vogüé et Marcel Bouché pour y représenter les organisations
de commerce, d'autre part, Maurice
Doyard et Marcel Berthelot pour y représenter les organisations
de propriétaires-récoltants.
Dans sa première circulaire datée du 3 décembre 1940,
cet organisme définissait ses objectifs en ces termes :
Répartir au mieux
de l'intérêt général et de l'intérêt
particulier de chacun, les obligations qui nous sont faites et les
ressources en approvisionnements dont nous disposons ( 21 ).
De
son côté le Syndicat général
des vignerons, dans les jours qui suivirent la promulgation
de la loi du 2 décembre 1940
instaurant la Corporation paysanne,
s'empressa à l'initiative de son secrétaire général, Maurice Doyard, de se
fondre dans le cadre ainsi créé par le gouvernement
de Vichy.
Dans la quasi totalité des communes viticoles,
le choix des syndics viticoles spécialisés se porta sur
le président de la section locale du Syndicat général
des vignerons de la Champagne viticole qui, au
printemps 1942, s'est transformé officiellement en Groupement spécialisé de la Champagne
viticole.

La
naissance
du Comité interprofessionnel
du vin de Champagne
À
Épernay,
le 10 juillet 1941, Bousquet assista à l'assemblée générale annuelle
du Syndicat général des vignerons présidé par Gaston Poittevin,
qui avait été député radical-socialiste
de la Marne de 1919 à 1936.
Devant les délégués de la Champagne viticole venus
de la Marne, de l'Aube et de l'Aisne, le secrétaire général Maurice Doyard annonça la
naissance du Comité interprofessionnel
du vin de Champagne ( CIVC ), créé
par la loi du 12 avril 1941 ( 22 ).
Ce comité était appelé, selon lui, à devenir « la représentation de tous
les intérêts champenois », et il
en expliqua le fonctionnement. Bousquet parla de la mise en uvre de la charte
du champagne qui devait fixer les droits et les devoirs de
tous les éléments de la production et du commerce :
Il
ne faut pas que la nouvelle organisation de la viticulture soit la
revanche de quelques hommes sur d'autres hommes, un retour à
des erreurs ou des égoïsmes passés [...]
Aucune opposition fondamentale ne peut dresser le
travail contre le commerce et vice-versa.
À
l'issue de cette assemblée générale, Otto
Klaebisch et son adjoint Muller firent leur entrée dans la salle et participèrent aux
libations d'usage ( 23 ).
Le CIVC, qui remplaçait
l'éphémère Bureau national de répartition
du vin de Champagne, était organisé
selon une structure pyramidale. Au sommet était placé
un commissaire du gouvernement désigné
par le ministre secrétaire d'État à l'Agriculture
et qui fut, de 1941 à 1945,
le directeur des contributions indirectes de la Marne, Charles
Théron. Il assistait à toutes les délibérations
et pouvait, selon les directives qu'il recevait, ou bien donner son
accord immédiat aux propositions qui lui étaient soumises,
ou bien les soumettre à l'avis du ministre. Il était assisté
d'un délégué du vignoble
qui fut de 1941 à 1944 Maurice
Doyard, et d'un délégué
du négoce, Robert de Vogüé,
directeur de Moët et Chandon, remplacé
en 1944 par René Chayoux.
En dessous, le Bureau exécutif comprenait trois négociants et trois récoltants, et le Comité consultatif était
composé de dix récoltants, dix négociants, un courtier,
trois représentants des industries annexes, deux représentants
du personnel viticole, deux représentants des cavistes et un
représentant du Comité national des appellations contrôlées.
Tous les membres du CIVC furent
choisis par le ministre secrétaire d'État à l'Agriculture
dans les organisations professionnelles ou syndicales existantes dont les instances firent des propositions. Le préfet de la Marne, René Bousquet, fut chargé
de transmettre ces propositions et de donner son avis personnel.
Les compétences du
CIVC, définies dans la loi
du 12 avril 1941, étaient larges, et correspondaient
assez bien à ce que revendiquaient les représentants des
vignerons et des négociants qui siégeaient depuis 1935 dans la Commission de
la Champagne délimitée, et dont étaient issus la
plupart des responsables professionnels nommés à la tête
du CIVC.
Ainsi, le CIVC qui aujourd'hui encore joue un rôle important dans l'économie
champenoise, est né curieusement de la
rencontre entre la situation créée
par l'importance des prélèvements allemands,
le souci des professionnels de répondre à cette demande tout en préservant les intérêts champenois,
leur volonté de faire aboutir une réorganisation
de la profession qu'ils réclamaient depuis longtemps
avec insistance, les projets corporatistes et
dirigistes des technocrates de Vichy, et enfin la bonne
connaissance de ce dossier qu'avait acquise René
Bousquet, lors de son passage au ministère de l'Agriculture
aux côtés du ministre Cathala avant la guerre.
En 1991 dans le
Bulletin d'information du CIVC, un article non signé
intitulé " Le cinquantenaire du
CIVC ", récusait le parrainage
du régime de Vichy, faisait totalement l'impasse sur
celui du préfet Bousquet,
et présentait la loi du 12 avril 1941
comme un simple « texte législatif
de reconnaissance » habilement imposé par
les Champenois « contre la volonté
de l'autorité publique » en profitant des
« défaillances de l'appareil
administratif ». Selon cet article, l'idée
interprofessionnelle serait née à
la fin des années 1930, dans les travaux d'économistes « soucieux de trouver une troisième
voie entre un capitalisme défaillant et un socialisme inquiétant
» ; les fondateurs du CIVC « ne
revendiquaient aucune doctrine » et se seraient
simplement efforcés de faire preuve de « pragmatisme »,
et de renouer avec le « solidarisme » que prônait Léon Bourgeois sénateur radical de la Marne avant la Première Guerre
mondiale ( 24 ).
Hervé Malherbe considère au contraire qu'on retrouve bien dans la structure
du CIVC et dans son mode de fonctionnement, « les
critères idéologiques de l'État français
basés sur la corporation, qui méconnaît la démocratie
de base ». En même temps, il récuse
toute parenté entre le CIVC qui, malgré son nom, correspondait
bien à une Corporation du Champagne,
et l'organisation interprofessionnelle que les socialistes marnais, avec leur député Henri
Martin, appelaient de leurs vux à la veille
de la Seconde Guerre mondiale ( 25 ).

L'ampleur
des prélèvements allemands
Les prélèvements imposés
par les autorités allemandes firent l'objet d'âpres
négociations avec les représentants du gouvernement
de Vichy dans le cadre de la Commission d'armistice
siégeant à Wiesbaden,
puis directement à l'Hôtel Majestic
de Paris. L'interlocuteur champenois à ces négociations fut le Bureau
de répartition des vins de Champagne, puis le CIVC représenté jusqu'à son arrestation en
novembre 1943 par Robert de Vogüé.
Isabel Boussard, considère que les négociations franco-allemandes, n'ont
eu « qu'une faible incidence sur
les prélèvements », mais reconnaît
cependant qu'elles ont permis d'obtenir « quelques
adoucissements aux exigences allemandes » ( 26 ).
En tout cas à partir
de l'automne 1943, les Allemands se montrèrent intransigeants,
refusant désormais toute concession. Après l'arrestation
de Robert de Vogüé par
la Gestapo, les Allemands mirent la main sur
les deux plus grosses maisons de champagne, Heidsieck
et Moët et Chandon, dont Otto
Klaebisch devint l'administrateur provisoire.
Robert de Vogüé qui appartenait au mouvement de résistance Ceux
de la Libération fut incarcéré à
la prison de Châlons-sur-Marne. Son procès,
que les Allemands ont voulu public, eut lieu en
mars 1944 à Reims dans la salle d'honneur de la Chambre des notaires, Cours Langlet et
non pas à Châlons-sur-Marne où siégeait habituellement
le tribunal militaire allemand. Condamné
à mort, il fut gracié, bénéficiant
de multiples interventions, dont celle de l'ambassadeur de Suède
et celle du gouvernement de Vichy dont René
Bousquet ne faisait plus partie ; mais l'ancien préfet
de la Marne pouvait encore plaider la cause du délégué
du CIVC auprès des autorités allemandes, de Laval ou auprès de Pétain lui-même ( 27 ).
La Commission d'enquête constituée après la Seconde Guerre mondiale a évalué
les prélèvements allemands pour toute la durée
de l'Occupation à 86,4 millions de bouteilles
de champagne, 82 258 hectolitres de vins clairs et 10,6 millions de
bouteilles de mousseux ( 28 ).
En 1946, la Commission
consultative des dommages et des réparations arrivait
à un bilan à peu près identique, et estimait ces
prélèvements à 98 millions
de bouteilles de champagne et de vins mousseux,
« effectués dans l'ensemble
à des prix très bas », pour « une
valeur de 5 377 000 000 de francs », correspondant
à 57 % de la production commercialisée
pendant la période de l'Occupation. Elle comparait
ce pourcentage élevé avec la part
des exportations de champagne vers l'Allemagne avant la guerre, qui
ne dépassait pas 1 % de la production commercialisée,
alors que durant le même temps, la part
du marché intérieur français était passée
de 60 à 39 %.
Pour justifier les réparations que, selon elle, le secteur du champagne était en droit d'exiger
de l'Allemagne vaincue, cette commission affirmait que les autorités
allemandes s'étaient attachées « dès
le début de l'occupation à ruiner partiellement l'industrie
du champagne, avec l'espoir de voir les champagnes allemands supplanter
le champagne français sur les marchés étrangers »,
que « c'est vraisemblablement dans
ce but qu'elles exigèrent l'exportation sur l'Allemagne de quantités
importantes de vins de Champagne non traités qui servirent à
améliorer la qualité des vins allemands ».
Elle affirmait aussi que les troupes d'occupation,
en refusant d'appliquer les accords concernant la récupération
des bouteilles vides provenant des livraisons à la Wehrmacht,
alors que la production des verreries françaises était
paralysée par la pénurie de charbon, avaient mis les fabricants
de champagne « dans l'impossibilité de maintenir le
niveau de leurs stocks en bouteilles », si bien que les stocks
champenois qui étaient en 1939
de 105 millions de bouteilles et
de 210 000 hectolitres se sont abaissés en 1944 à
80 millions de bouteilles et 260
000 hectolitres ( 29 ).
Cependant, René Bousquet
et plusieurs notables marnais, négociants
en vins de Champagne, en particulier le délégué
général du CIVC, Robert de Vogüé,
et le président de la Chambre de commerce de Reims, Bertrand
de Mun ( 30 ),
ont déclaré après la guerre qu'ensemble ils avaient tout fait pour limiter le fardeau de ces prélèvements,
et qu'ils étaient parvenus à soustraire aux convoitises
allemandes une partie importante des stocks
de champagne dont ils avaient déguisé le montant
réel.
Robert de Vogüé a confirmé à son retour de déportation que, grâce
au préfet Bousquet, le stock de champagne avait été sauvegardé.
Selon Bertrand de Mun,
le préfet de Vichy « faisait
tout ce qu'il pouvait pour servir d'écran protecteur » entre les Marnais et les autorités allemandes.
Pierre Regnault,
directeur du Champagne Salon à
Mesnil-sur-Oger, a évoqué
la « conduite magnifique »
de Bousquet au retour de l'exode,
et n'a pas hésité à affirmer que « le
plus beau fleuron de la résistance de M. Bousquet à nos
ennemis, fut l'organisation de la viticulture champenoise »
( 31 ).

Trafic
et marché noir
autour du champagne
Dans
le contexte de pénurie et de rationnement qui prévalait alors, et compte tenu des convoitises qu'il exerçait sur les Allemands, le
champagne a fait aussi l'objet d'un trafic d'une ampleur qu'on a du
mal à mesurer.
Le 13 mars 1945,
à la direction générale du ministère de
l'Économie, le directeur départemental du Contrôle
économique présentait une évaluation
des « transactions irrégulières
pour compte allemand » qui situait
le champagne à la première place, avec des
transactions illicites portant sur deux millions
de bouteilles évaluées à 200 millions de francs
( 32 ).
Avec le dossier de Lucien
Douvier, nous disposons d'une autre source qui permet de
prendre la mesure des trafics de champagne avec l'occupant ( 33 ).
Engagé comme interprète à la
mairie de Reims, Douvier y fit la
connaissance de l'officier allemand chargé du service du commerce,
le docteur Martens.
En juillet 1940, celui-ci lui confia
la gérance d'un magasin installé
Place de l'Hôtel de Ville et réservé exclusivement
aux militaires allemands.
À ce magasin spécialisé dans la vente de champagne,
de cognac et de liqueurs, était annexé un petit commerce
clandestin de bas de soie et d'articles en indémaillable tenu
par Madame Douvier. Grâce à
des bons de réquisition signés au départ par Otto
Klaebisch, puis, selon des négociants en vin de champagne
entendus comme témoins lors du procès
Douvier, par le Bureau de répartition
des vins de Champagne et, à
partir de 1941, par le CIVC,
ce trafiquant s'est fait livrer par les maisons
de Reims, Rilly-la-Montagne et Ludes, pendant les quatre
années qu'a duré l'Occupation, un
minimum de 370 000 bouteilles de champagne, revendues à
des soldats allemands en réalisant d'énormes bénéfices. Douvier fut condamné à mort en
1945, mais il y eut dans la Marne d'autres trafiquants petits
et gros, qui ne furent guère inquiétés à
la Libération, et qui surent rapidement se reconvertir dans le
commerce avec les libérateurs américains.
Il ne semble pas en tout cas que le chiffre de
2 millions de bouteilles avancé par le directeur départemental
du Contrôle économique, en ce qui concerne le marché
noir du champagne pendant l'occupation, soit exagéré.

Les
limites
de l'épuration à la Libération
Après
la Libération, la collaboration
économique, au sein de laquelle le champagne
avait tenu une place importante, n'a pas ou
n'a guère été sanctionnée. L'étude
des dossiers individuels de la Cour de Justice
et de la Chambre civique montre que
les affaires de « commerce
avec l'ennemi » et de « marché
noir » ont été
relativement nombreuses, mais que la plupart des personnes
impliquées dans ces affaires, ou bien ont été acquittées,
ou bien ont été sanctionnées
pour d'autres motifs considérés comme plus
graves.
Conformément à l'Ordonnance
du 18 octobre 1944, un Comité
départemental des profits illicites qui avait pour
mission d'examiner les dossiers des entreprises ayant réalisé
d'importants bénéfices sous l'Occupation, et un Comité
régional interprofessionnel d'épuration d'entreprise avaient bien été créés. Mais la mise en
place de ces organismes fut très lente, et lorsqu'ils furent
enfin en état de fonctionner à
la fin de 1945 et au début
de 1946, la volonté politique d'engager une réelle
épuration économique s'était émoussée,
et les nécessités de la reconstruction
économique avaient pris le dessus.
S'agissant du champagne, l'inspecteur chef des brigades
du Contrôle économique avait soumis à sa hiérarchie, dès septembre 1944, un projet
d'enquête générale sur le marché noir du
champagne, dans lequel il déclarait très crûment
:
Le
champagne est un des produits qui ont fait l'objet du trafic le plus
intense. Sa production et son commerce ont permis à la faveur
de l'occupation allemande d'édifier depuis quatre ans des fortunes
scandaleuses ( 34 ).
Mais
le projet d'enquête générale sur le marché
noir du champagne qui risquait de mettre en cause le CIVC fut
enterré. Le seul trafiquant de champagne qui
fut jugé et sévèrement sanctionné, a été
Lucien Douvier, condamné
à mort « pour intelligence
avec l'ennemi », en tant qu'interprète
et agent de la Gestapo ( 35 ).
La commission viticole des
Comités locaux de libération de la Marne réunis
en congrès à Reims en décembre
1944, adopta une résolution qui réclamait
la suppression du CIVC et la reconstitution
d'un syndicat de vignerons dont seraient exclus les anciens membres
du CIVC, et qui demandait que les bâtiments et les
vignes « achetés au détriment
de la petite propriété » pendant la guerre
par les grandes maisons de champagne, grâce aux profits réalisés
dans le commerce avec les Allemands, soient remis en vente dès
le retour des prisonniers, mais cette résolution
resta un vu pieux ( 36 ).
Quant à la répression
du collaborationnisme politique dans le milieu du champagne,
elle se concentra sur le cas du marquis Melchior
de Polignac. Directeur général du champagne Pommery, membre de la Chambre
de commerce de Reims, président de l'Association
viticole champenoise, vice-président du Syndicat
du commerce des vins de Champagne, membre du Comité
international olympique aéro-club et de l'Académie nationale
des sports, il avait fondé en 1919 L'Accueil franco-allemand
et siégeait avant-guerre au conseil d'administration du Comité
France-Allemagne constitué en 1935
( 37 ).
En relation avec Fernand de Brinon,
ambassadeur, délégué général dans
les territoires occupés, ainsi qu'avec plusieurs ministres du
gouvernement de Vichy, c'est tout naturellement qu'il était devenu
dès le début de l'Occupation, membre du Comité
d'honneur à Paris du Groupe Collaboration,
qui prolongeait le Comité France-Allemagne,
et dont il accepta à Reims de devenir le président
d'honneur.
Philippe Burrin a retrouvé dans les archives allemandes son nom parmi les convives
de ce qu'on appelait alors les « déjeuners
de la Table ronde », que les résistants ont
dénoncé comme des « déjeuners de la
trahison ». Ces déjeuners réunissaient à
l'Hôtel Ritz à Paris, environ toutes les trois
semaines à partir de février 1942,
en toute cordialité, une cinquantaine d'hommes d'affaires français
et allemands, représentant les grandes firmes des deux pays,
en présence de ministres de Vichy, tels que Laval,
de Brinon, Bousquet,
de ténors du collaborationnisme parisien tel Marcel Déat, chef du Rassemblement national populaire,
qui avait été professeur de philosophie
au lycée de garçons de Reims et député socialiste
de la Marne dans les années
1920, ainsi que des responsables du secteur économique
de l'administration militaire allemande ( 38 ).
Le 18 septembre 1944,
un communiqué officiel de la sous-préfecture publié
dans L'Union Champenoise annonça
l'arrestation du marquis de Polignac,
dont le nom figura sur une liste de « collaborateurs,
délateurs et traîtres incarcérés à
Reims », publiée dans ce même journal
le 18 octobre. Mais en janvier 1945,
un autre communiqué annonça son transfert
à Paris ( 39 ).
Ce transfert, qui aurait été obtenu sur la pression des
autorités américaines, l'épouse du marquis étant
elle-même citoyenne des États-Unis, fut interprété
par les résistants rémois et par l'opinion publique comme
un escamotage. Melchior
de Polignac échappa donc au
verdict de la Cour de Justice de la Marne. En
février 1946, il a été condamné par la 1ère Chambre civique de la Seine à 10 ans d'indignité nationale, peine dont
il a été immédiatement
relevé pour « services
rendus à la Résistance » selon la
formule utilisée pour blanchir les collaborateurs, et qui a été
reprise à l'issue du procès Bousquet
en 1949.
La société Mumm,
qui était entièrement allemande,
avait été mise sous séquestre en
1914 et son directeur, Hermann Mumm,
avait été interné au Fort de Lanvéoc en
Bretagne jusqu'en 1918. Reprise
au lendemain de la Première Guerre mondiale par la Société
vinicole de Champagne, elle était restée depuis
cette époque en conflit avec la famille Mumm. L'héritier
Mumm, Godefroy Hermann,
nommé en 1940 commissaire
allemand à la tête de la Société
vinicole de Champagne, a exigé en avril
1941 de pouvoir racheter plus de la moitié des actions
de cette maison de champagne qui est ainsi redevenue
allemande. Elle comptait parmi les
membres bienfaiteurs du centre de recrutement de la Légion des
volontaires français qui enrôlait les Français
acceptant d'aller combattre sous l'uniforme allemand sur le front de
l'Est ( 40 ).
Son directeur, René Lalou,
avocat à la Cour d'Appel de Paris et parent par alliance de la
famille Dubonnet, était membre du Comité
d'honneur du Cercle européen,
créé à Paris en septembre
1941 et dénommé Comité
de collaboration économique européenne ( 41 ).
Dans La France à l'heure
allemande, Philippe Burrin note qu'à Paris, les diplomates de l'ambassade d'Allemagne et
les officiers de la SS étaient invités par « le
beau monde », parmi lequel on trouvait les
noms de quelques grandes maisons de champagne. En
1947, Karl Epting, responsable
nazi de la section culturelle, citait le marquis
de Polignac parmi les notabilités qui invitaient à
leur table les diplomates de l'ambassade d'Allemagne, et l'officier
SS Knochen, chef de la Police de
sécurité, déclarait : « Les
maisons des familles Mumm et de Polignac étaient les principaux
salons de Paris où nous étions reçus et la plus
haute société s'y côtoyait » ( 42 ).

La situation de la viticulture champenoise
au lendemain de la 2e guerre mondiale
En
Champagne et plus particulièrement dans la Marne,
le poids de l'agriculture et de la viticulture qui n'avait
cessé de décliner depuis le début du siècle
et durant l'entre-deux-guerres, s'est sensiblement
renforcé pendant la Seconde Guerre mondiale. La guerre
et les années d'occupation ont accentué
le caractère rural et agricole du département qui abordait le défi de l'après guerre en comptant bien
s'appuyer encore une fois sur ce qui restait un de ses principaux atouts, le champagne.
La viticulture et le négoce
du champagne ont finalement bien surmonté l'épreuve du
conflit. Alors qu'ils avaient été profondément
et durablement désorganisés et handicapés par les
destructions et la saignée consécutives à la guerre
de 1914-1918, puis durement éprouvés par la crise des
années 1930, ils abordaient l'après Seconde Guerre mondiale
avec confiance. Pendant la période de l'Occupation, la
profession avait continué de se réorganiser à l'ombre
de la Corporation paysanne, dont les responsables furent
confirmés à la tête des organisations professionnelles
mises en place dans le département après la guerre.
À la Libération, la
Corporation paysanne avait été dissoute par l'ordonnance
du 12 octobre 1944 qui déclarait « nuls
et de nul effet les actes et textes tendant à l'organisation
corporative de l'agriculture », et qui prévoyait
de la remplacer par « une organisation
professionnelle provisoire de l'agriculture » ( 43 ).
C'est ainsi que fut créée la Confédération
générale de l'agriculture, organisation née
dans la clandestinité, à la direction de laquelle on retrouva, dès octobre 1944, quatre
anciens syndics régionaux de l'époque de Vichy,
dont celui de la Marne, Robert
Mangeart ( 44 ).
Dans le même temps fut installée à
l'échelon des départements une structure provisoire baptisée Comité départemental d'action
agricole, qui fut présidée dans la Marne par Albert Barré, l'ancien syndic
régional adjoint. Il avait été maire radical-socialiste
de Condé-sur-Marne sans interruption depuis
1919, et présidait avant-guerre
la Ligue agricole de la Marne.
Membre du Conseil départemental créé par le gouvernement de Vichy, il continuait d'exercer
à la Libération de très nombreuses responsabilités,
et c'est lui qui présida le 10 mars 1945 l'assemblée générale constitutive de la Fédération
départementale des syndicats d'exploitants agricoles
( 45 ).
En 1946, Marcel
Lemaire, qui lui aussi avait siégé au sein
du Conseil départemental de
la Marne, a été élu à
la tête de la FDSEA
marnaise, tandis que les anciens syndics, Robert
Mangeart et Albert Barré,
en sont devenus les vice-présidents.
Dans la réorganisation de la viticulture
marnaise après la guerre, ce
fut aussi la continuité qui finalement a prévalu de la même façon, même si le processus a été
un peu différent. Les vignerons représentés au Comité départemental d'action
agricole depuis sa création à la Libération,
se sont empressés de négocier la renaissance du Syndicat
général des vignerons de la Champagne délimitée qui fut reconstitué par un arrêté du Commissaire
de la République dès le 12 septembre
1944. Mais comme ce syndicat s'était fondu pendant
l'Occupation au sein de la Corporation paysanne,
il fallut sur le plan juridique qu'une ordonnance, datée
du 12 octobre 1944, déclarât nuls les actes
et les textes par lesquels ce syndicat avait été remplacé
par la section spécialisée viticole
" Champagne " de la Corporation
paysanne ( 46 ).
Comme pour les syndicats d'exploitants agricoles, on procéda
à l'élection de délégués communaux,
puis cantonaux. Les socialistes,
qui disputaient déjà avant-guerre aux radicaux le contrôle
et la direction du syndicat, s'efforcèrent d'exploiter le déclin
et l'affaiblissement du parti radical-socialiste, et eurent six élus
parmi les vingt délégués cantonaux.
Le 10 février 1945,
un mois avant la naissance de la FDSEA, le Syndicat
général des vignerons reconstitué tint
sa première assemblée plénière sous la présidence
du directeur régional des Services agricoles M.
Vialas. Gaston Poittevin
et son gendre, Henri Martin, tous
les deux déportés à Buchenwaldet dont on espérait le prochain retour,
mais qui n'ont pas survécu à la déportation, furent élus respectivement
président et membre d'honneur. Puis l'élection de la direction
du syndicat aboutit à répartir
les postes de responsabilité entre les trois courants représentés
au sein de la Résistance : le communiste
Albert Dagonet fut élu président,
le démocrate-chrétien
Jean Quénardel, secrétaire
général, et les socialistes
Marcel Gilmert et Henri
Macquart, respectivement vice-président et secrétaire ( 47 ).
En 1946, Henri
Macquart accéda à la présidence du Syndicat
général des vignerons, un poste qu'il conserva
jusqu'en 1959. Fils de Fernand Macquart,
un notable socialiste qui avait été colistier de Jules
Lobet et de Marcel Déat
aux élections législatives
de 1924, il était lui-même conseiller
général du canton de Châtillon-sur-Marne où il avait succédé en
1945 à Léonce Bernheim,
mort à Auschwitz. Vice-président de la Fédération
des coopératives viticoles, Henri
Macquart se fit le champion du mouvement
coopératif, dont il renforça la cohésion en réalisant
au sein du Syndicat général
des vignerons la fusion entre le
courant radical et socialiste et le courant chrétien,
fusion déjà réalisée au sein du syndicalisme
agricole marnais dans le cadre de la FDSEA ( 48 ).
Le mouvement coopératif qui avait échoué avant-guerre en raison de
l'individualisme des vignerons et peut-être aussi des erreurs
commises par leurs dirigeants, allait connaître après
1945 un essor sans précédent
s'accompagnant du passage du stade de la vinification à celui
de la champagnisation. Mais Henri Macquart ne parvint pas à faire aboutir le projet
d'Office régional du vin de Champagne qu'avait élaboré
avant-guerre le député socialiste Henri
Martin. Ce projet qui visait à instaurer une véritable
interprofession libérée de la tutelle de l'État,
associée au mouvement coopératif et reposant sur un fonctionnement
paritaire et démocratique, impliquait en effet pour les socialistes la suppression du Comité interprofessionnel
du vin de Champagne.
Le CIVC, même
s'il avait été bien accueilli en
1941 par la majorité des professionnels du champagne,
ne pouvait pas être pérennisé sous sa forme dirigiste
et corporative, dans la mesure où il était une
création du régime de Vichy. Il avait cependant
été maintenu à titre provisoire
en août 1945 par une ordonnance
qui avait confié tous les pouvoirs au commissaire du gouvernement
en attendant qu'il soit statué sur son sort. Au sein des instances
de la Résistance, communistes et socialistes
exigeaient sa suppression, tandis que les modérés
pensaient qu'un simple aménagement suffirait ( 49 ).
Le CIVC fut finalement préservé
et réorganisé par l'arrêté du 20 juillet
1946 qui ne modifiait guère sa mission, ni la structure
mise en place en 1941. Au sommet,
la Commission permanente était
composée du Commissaire du gouvernement qui était désormais
le directeur des Services agricoles de la Marne, Émilien
Martinval, du représentant du négoce, René
Chayoux, qui avait succédé à Robert
de Vogüé au début
de 1944, et du représentant des récoltants, Henri Macquart. Cinq délégués
du négoce et cinq délégués des récoltants
proposés par les syndicats, mais nommés par le ministre
de l'Agriculture, constituaient la Commission
consultative qui fixait chaque année le prix du kilogramme
de raisin et répartissait les crus entre les négociants.
Le pouvoir de l'État était toujours aussi important puisque
le Commissaire du gouvernement était, en dernier ressort, seul
habilité à prendre des décisions, même s'il
se conformait généralement aux délibérations
de la Commission consultative.
Le CIVC conservait sa spécificité
et faisait du vignoble champenois « le
seul où le prix du kilo de raisin ne s'établit pas directement
entre l'acheteur et le vendeur, le seul où le vigneron est assuré
d'un prix minimum et où les petits crus sont certains de trouver
un débouché » ( 50 ).
L'absence d'épuration à l'égard des anciens dirigeants de la Corporation paysanne
et du CIVC, et cette continuité remarquable
de l'action menée dans la Marne par les leaders du monde paysan
et viticole, sous la IIIe République, sous Vichy,
puis sous la IVe et la Ve République, ne sont pas spécifiques
à la Champagne. Isabel Boussard les explique en avançant l'hypothèse « que
ces hommes étaient indispensables et formaient les seules élites
" possibles " du monde paysan », et « qu'ils
se présentaient davantage comme des " techniciens "
de la profession que comme des hommes politiques " »
( 51 ).
Leur enracinement dans la Marne faisaient
d'eux effectivement des personnalités
incontournables.
Le CIVC pérennisé allait être au lendemain de la Seconde Guerre mondiale l'instrument
de la prospérité du vignoble champenois, prospérité
attestée par un commerce extérieur du champagne florissant,
avec des expéditions qui, dès
1946-1947, dépassaient déjà le niveau
d'avant-guerre et s'élevaient à 10 863
000 bouteilles ( 52 ).
Au total, quels qu'aient pu en être les aspects
douloureux, l'occupation allemande et la période
vichyste correspondent bien dans l'histoire de la viticulture
champenoise et de l'industrie du champagne à
une période de transition,
au cours de laquelle les éléments
de continuité, longtemps refoulés comme appartenant
à l'histoire des " années noires " de l'Occupation
et du régime de Vichy, l'emportent nettement
sur les éléments de rupture associés
à la mémoire héroïque et résistancialiste
de la Seconde Guerre mondiale.


|