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Le
colonel Louis CARRIÈRE, photographié
en gare de Reims le 23 mai 2004
lors du passage du Train de la France libre

Avec
l'amiral Philippe de Gaulle à la sortie du train exposition


Le
colonel Louis Carrière accompagné de Jeanne-Andrée
Paté, ancienne déportée à Ravensbrück,
et de Lucien Hirth, ancien déporté à Neuengamme,
témoigne devant les élèves du lycée Clemenceau
de Reims, dans le cadre de la préparation du Concours de la résistance
et de la déportation, le 26 février 2005 .
L'engagement
dans l'Armée de l'Air
Après
des études au
collège de Sézanne, je suis entré dans
les Écoles de l'Armée de l'Air en
septembre 1938.
J'en suis sorti en
mars 1940 avec un diplôme de Radio Navigation aérienne.
Affecté au
Groupe de Bombardement 1/15 à Reims, puis en Bourgogne
à
Saint-Yan sur Quatrimoteur Farman, j'ai effectué trois
bombardements sur l'Allemagne.
Cette unité a été transférée
au Maroc vers
le 15 juin 1940.
Je suis rentré en France
à Istres, et placé
en congé d'armistice le
1er décembre 1942 après le débarquement
anglo-américain en Afrique du Nord : donc libre de toute
activité militaire.
Le
réseau Gallia
Grâce
à un camarade pilote, je
me suis engagé au réseau GALLIA, dans la zone
sud ouest, à
Toulouse, réseau dépendant du BCRA de Londres,
comme agent
de renseignement, catégorie P2
c'est-à-dire disponible 24 heures sur 24.
En
juillet 1943, j'ai été désigné
pour diriger la
section de Limoges.
Au cours d'une liaison à
Toulouse, j'ai
été
arrêté par la Gestapo au PC du réseau,
le 10 octobre
1943.
Les
prisons de Vichy et la déportation
Une
aventure se terminait, une autre fort différente débutait
:
- 10 heures d'interrogatoires
et près de 2 mois à la prison
Saint-Michel à Toulouse ;
-
3 heures d'interrogatoires et près de 2 mois de prison au
Fort du Ha à Bordeaux ;
- enfin, trois semaines dans
le quartier
des otages à Fresnes, seul dans une cellule.
À
Fresnes, le huitième jour, à 5 heures du matin,
j'ai entendu des détenus qu'on allait fusiller, chanter
La Marseillaise et crier « Au
revoir les copains ».
Durant les quinze jours qui ont suivi, j'ai cru perdre
la tête ; je faisais 15 kilomètres par jour en arpentant
ma cellule et en comptant les pas, et à chaque centaine j'essayais
de reprendre esprit. L'attente fut terrible. Puis un jour on est venu
me chercher. Allais-je être fusillé ? Ce fut avec
un certain soulagement que j'ai constaté qu'on m'emmenait au
Camp de Compiègne.
Quinze jours après,c'était
le départ vers l'Allemagne.
L'univers
concentrationnaire des camps :
Neue Bremm, Mauthausen - Gusen, Flossenbürg - Leitmeritz
Un
groupe de 50 personnes fut rassemblé et placé en tête
d'un train de permissionnaires allemands à destination de Saarbrück,
puis du camp
de NEUE BREMM, petit camp de transit où l'on ne travaillait
pas, mais où l'on marchait la plus grande partie de la journée
autour d'un bassin.
Ce fut la découverte et l'apprentissage terrible
de la vie dans
l'univers concentrationnaire.
Trois semaines plus tard, transport annoncé.
Nous sommes partis le jeudi matin et sommes arrivés
le samedi soir dans
une petite gare où l'on a lu « Mauthausen ».
On n'allait pas tarder à savoir ce qu'était
le
camp de concentration de MAUTHAUSEN, une forteresse
construire en 1938, sur une colline, dans laquelle « vivaient »
50 000 personnes environ.
Ce fut ensuite une
marche forcée de la gare au camp encadrés par
des SS hurlant avec des chiens et des matraques vers un but que nous
ignorions. Épreuve terrible qui dura une bonne
heure, d'autant plus qu'aucune nourriture ne nous avait été
donnée depuis le jeudi matin.
Ensuite, direction le
bâtiment
de « quarantaine » et enfin le
Kommando de Gusen, à 15 kilomètres du camp
principal avec affectations dans une usine fabriquant des matériels
d'avions.
C'est
là que j'ai appris comment fonctionnait
le régime des détenus en camp de concentration
:
- réveil vers les 5 ou 6 heures du matin ;
- appel d'une durée de 1 heure à
2 heures, debout, sans parler, avec obligation d'amener les décédés
de la nuit ;
- distributions d'un liquide noirâtre appelé
« café » et départ pour le lieu
de travail ;
- arrêt de 30 minutes le midi pour manger
une bouche de soupe ;
- retour au camp pour un nouvel appel et distribution
d'une tranche de pain avec une rondelle de saucisson.
Mais le plus important était
la menace permanente d'être battu, selon l'humeur des
SS et des Kapos, la plupart du temps pour satisfaire leur pouvoir, qui
pouvait aller jusqu'à tuer
ou martyriser sans aucune explications.
Quelques
mois plus tard, j'ai
été renvoyé au
camp principal dans un groupe d'une dizaine de détenus
parmi lesquels j'étais le seul Français, et transféré
au camp
de FLOSSENBURG, puis
dans le Kommando de LEITMERITZ,
en Tchécoslovaquie, où j'ai été affecté
dans une usine de fabrication radio.
La
vie au camp était la même que ce que j'ai décrit
ci-dessus, mais le travail était moins épuisant.
Une dizaine de Français arrêtés
en
septembre 1944 appartenant à des services de
Télécommunications vinrent me rejoindre. Ce qui me permit
enfin, de
pouvoir « parler ». Et la vie continua
de se dérouler avec ses espoirs mais aussi avec
la faim provoquant un affaiblissement progressif général.
Le
mois de mai 1945 arriva enfin sans que rien ne change dans
le camp et l'encadrement.
Mais la fin de la guerre
le 8 mai incita les SS et les Kapos à partir
le 10 mai.
Au matin, sans intervention extérieure, nous
étions enfin libres !!!
C'était évidemment
une grande joie,
mais surtout intérieure, car tout ce que je viens de résumer
avait
marqué mon esprit de façon indélébile.
Depuis
le 10 octobre 1943 jusqu'à ce jour le 10 mai 1945,
tous les souvenirs accumulés depuis ces 17 mois représentaient
une
lutte permanente entre l'esprit qui enregistrait ce
que le corps supportait, au fur et à mesure des épreuves
évoquées.
C'était la fin non pas d'un cauchemar mais
d'une réalité incroyable que
le monde aura du mal à comprendre.
Le
retour dans la Marne
Nous
avons été
libérés par l'Armée Rouge, mais ce sont
les Tchécoslovaques
qui nous ont aidés à quitter le camp pour Prague,
et qui nous ont acheminés à Pilsen,
sur une base aérienne où des avions se posaient et décollaient.
Ces avions étaient des « Dakotas »,
un modèle que je ne connaissais pas évidemment. Ils appartenaient
à mon ancien groupe, qui comptait beaucoup de camarades. Ils
m'auraient certainement embarqué, mais il fallait traverser toute
la base et je ne m'en sentais pas le courage.
Le retour fut plus fatigant qu'un vol : en
autobus jusqu'à Francfort, puis en train jusqu'à Paris,
où nous sommes arrivés le
26 mai 1945.
Mes parents, sans nouvelles de moi depuis mon départ
de Compiègne vers
la mi-mars 1944, ne croyaient plus me revoir étant
donné qu'une grande partie des déportés était
déjà revenue.
Je suis revenu dans
mon village de la Marne, Suizy-le-Franc, où j'ai retrouvé
la sérénité avec la possibilité de faire
de bonnes promenades, les mêmes que dans mon enfance, enfance
qui m'avait souvent aidé à « m'évader
»
par la pensée.
Mais c'était tellement réconfortant.
J'ai été particulièrement sensible
à l'accueil reçu à mon retour : les habitants,
mes camarades d'école, voulaient tous connaître mon parcours.
Mais au bout de quelques jours, j'ai
décidé d'interrompre l'évocation de mes souvenirs,
car ce n'était pas ainsi que je pourrais « oublier ».
L'Armée
de l'air m'a donné 6
mois de repos avant de reprendre ma carrière d'aviateur.
C'était le début de nouvelles aventures
qui m'ont permis d'éloigner mon esprit de cette terrible épreuve,
en prenant d'autres
risques.
C'est ainsi que du
1er décembre 1945 à avril 1970, j'ai effectué
plus de 5 000 heures de vol, dont 3 500 comme chef de bord en Afrique,
en Europe, aux État-Unis, aux Antilles
J'ai effectué un séjour en
Indochine de
juillet 1949 à décembre 1950.
Je me suis posé en zone vietminh pour reprendre
des prisonniers blessés : instants très émouvants
surtout pour un ancien déporté.
En
1960, j'ai été admis à l'École
d'état-major pour suivre un stage de 6 mois à l'École
Militaire à Paris, ce qui m'a permis de terminer ma carrière
comme sous-chef
d'état-major au Commandement des Écoles.
- Prison
à Toulouse du 10 octobre 1943 au début
du mois de décembre 1943
- Prison à Bordeaux de
début décembre 1943 à la fin janvier 1944
- Prison à Fresnes de
la fin janvier 1944 à la mi-février 1944
- Camp de Compiègne de
la mi-février 1944 à la mi-mars 1944
- Camp de Neue Bremm de
la mi-mars 1944 à début avril 1944
- Camp de Mauthausen de
début avril 1944 à début juin 1944
- Commando de Gusen du début
du mois de juin 1944 à août 1944
- Commando de Leitmeritz d'août
1944 au 10 mai 1945

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