EXPLOITATION PEDAGOGIQUE

Un prefet au service de l'Etat sous six régimes differents :
Bourgeois de Jessaint (panneau 9)

Document 1 - Proclamation du Bourgeois de Jessaint en faveur de Bonaparte sous le Consulat,
22 germinal, an huit
AD Marne Aff. 69

 

   Vous connaissez les principes du Gouvernement réparateur qui s'est élevé sur les ruines de toutes les factions et de toutes les tyrannies. Gardien de la liberté publique, il en conservera religieusement le dépôt ; il resserrera l'alliance naturelle de la propriété et de l'autorité qui veille au maintien de l'ordre ; il protégera, il encouragera, selon son pouvoir, l'agriculture, le commerce et les arts.

   Il sait que les maux sous lesquels nous avons gémi appartiennent bien plus aux circonstances qu'aux hommes : il donne donc l'exemple d'oublier, d'excuser, de pardonner même ; il s'efforce d'éteindre les haines et d'effacer les malheureuses distinctions de parti qui ont si longtemps divisé des concitoyens et des frères : il n'a d'ennemis que les méchants ; il ne déploiera sa force que contre eux.

   La paix seule, vous le savez, peut rouvrir toutes les sources de la prospérité publique. Le premier Consul l'a offerte aux ennemis de la France ; ils l'ont rejetée : il faut la conquérir par de nouvelles victoires.
Jeunes Français, c'est BONAPARTE qui vous appelle ; vous ne serez pas sourds à sa voix, qui est celle de la Patrie et de la gloire. [...]

 

Document 2 - Proclamation de Bourgeois de Jessaint en faveur de Napoléon sous l'Empire, vendemiaire an 14
AD Marne Aff. P.I. 70

 

Mais celui (1) qui alors la (2) fit repentir de son imprudent acharnement contre un Peuple qui ne demandait qu'à exercer tranquillement le droit de se donner un Gouvernement solide, est encore au milieu de nous. Son génie, créateur et conservateur, saura maintenir son ouvrage et repousser une injuste agression. Les dangers des combats ne sont point capables de l'arrêter ; il n'en connaît point d'autres que ceux qui pourraient menacer un Peuple dont il est moins le Chef que le Père, et dont il n'a accepté la suprême Magistrature que pour mieux assurer son bonheur. L'Empereur commandera les Braves qu'il conduisit tant de fois à la victoire. Dès ce moment toutes les inquiétudes doivent cesser [...]
   Les sentiments d'honneur, de patriotisme et d'amour pour le Chef auguste de l'État, qui caractérisent le Peuple français, et qui, partagés par tous les Départements, les confondent dans une seule et même famille, vont sans doute, dans cette circonstance solennelle, se déployer avec encore plus d'énergie pour le soutien de la cause commune. [...]

BOURGEOIS - JESSAINT.

(1) " celui " : Napoléon

(2) " la " : l'Autriche qui vient d'entrer en guerre contre la France

 

Document 3 - Proclamation de Bourgeois de Jessaint en faveur de Louis XVIII,
première Restauration, 25 mai 1814
AD Marne Aff. P.I. 75

 

   Le petit-fils de Saint Louis est rappelé sur le trône de ses pères par l'amour de ses peuples, et l'affluence des Français accourus de tous les points du royaume dans la ville royale offre le tableau touchant de la nombreuse famille qui vient se consoler dans les bras d'un père.

   Votre bon Roi s'afflige de vos malheurs. Il n'a qu'un voeu, celui de les réparer ; et lorsqu'il connaîtra vos pertes, il viendra au secours de ses bons peuples de Champagne. Plus de tourmente, plus d'agitations, plus de ces projets ambitieux qui troublent le monde et bouleversent les empires. Un ordre de choses stables va rendre à la France une nouvelle vie ; les sources de l'industrie et du commerce vont se rouvrir, et nous verrons renaître sous nos Rois les beaux jours de la France heureuse.

   Louis XVIII veut assurer le bonheur des Français par des lois fondamentales qui garantissent les droits de tous. Sa Déclaration du 2 mai ne laisse rien à désirer : tout y est prévu ; il veut même l'oubli du passé.
La générosité est l'apanage des Bourbons, et nous retrouvons dans Louis XVIII le coeur d'Henri IV. [...]

   Nous servirons le Roi avec fidélité, avec dévouement. Qui de vous ne sait combien nos pères ont été heureux sous les Bourbons ? Qui de vous n'éprouve tout le pouvoir de ce nom sacré ? Qui de vous enfin ne partage les transports qui ont éclaté de toutes parts, lorsque le Ciel nous a rendu cette auguste famille, qu'environnent de si grands souvenirs, des souvenirs si chers aux Français, cette famille vénérée avec laquelle nous retrouvons le glorieux héritage de neuf siècles de bonheur et de vertus.[...]

 

Document 4 - Proclamation de Bourgeois de Jessaint en faveur de Louis XVIII,
deuxième Restauration, 18 août 1815
AD Marne Aff. P.I. 96

 

   Habitants du Département de la Marne, nous touchons au terme de nos malheurs, et la France doit encore son salut à son Roi.
   Ralliez-vous autour du Trône de Saint-Louis. C'est-là que reposent les destinées de la Patrie ; c'est-là qu'est la garantie de notre bonheur. Ecartez jusqu'à l'idée des dissentions civiles. Rivalisez de zèle et de dévouement envers le Prince et la Patrie, et que ces nobles sentiments soient le gage et le lieu de l'union qui doit régner entre vous.
   Repoussez ces suggestions perfides qui ont préparé et produit nos dernières calamités, en altérant la fidélité que tous les Français doivent à leur Souverain légitime.
   Ainsi vous seconderez les efforts que votre Roi ne cesse de faire pour réparer vos malheurs et pour assurer votre félicité. Ainsi vous ne tarderez point à recueillir les fruits de sa constante sollicitude et de son inépuisable bonté.

 

Document 5 - Proclamation de Bourgeois de Jessaint de Charles X à l'occasion de son sacre,
13 mai 1825
AD Marne Aff. P.I. 106

 

   Vous êtes appelés à un bonheur que le reste de la France vous envie. CHARLES X se rend, suivant l'antique usage, dans la ville de Rheims.   

Le 30 et le 31, Sa Majesté restera encore au milieu de vous, c'est-à-dire, accordera ces journées aux inspirations de son coeur. Ces jours seront marqués entre vos jours prospères. Quel Prince en effet attacha jamais à sa présence un charme comparable à celui qu'on éprouve devant CHARLES X ? Qui reçut jamais une mission plus glorieuse et plus douce ? Il lui était réservé de venir, au nom de la Religion de nos pères, renouer la chaîne des temps que nos divisions fatales avaient interrompue, raffermir le sol de la France d'un long ébranlement, y réveiller l'orgueil des nobles souvenirs et la pratique des anciennes vertus. Déjà, par ses exemples et ceux de sa Famille, ces vertus renaissent et fleurissent sous le beau ciel qui nous vit naître.
L'amour et la reconnaissance vous porteront sur les pas de votre Roi ; vous voudrez pouvoir dire un jour à vos neveux, ce que vous aurez éprouvé en contemplant sur le front de CHARLES X, l'empreinte d'une bonté inaltérable, une douce Majesté, tout ce qui attire les coeurs et les retient à jamais !

 

Document 6 - Proclamation de Bourgeois de Jessaint en faveur de Louis-Philippe de passage dans la Marne, 31 mai 1831
AD Marne 31M5

 

   Vos voeux vont être accomplis. Dans peu de jours le Roi des Français sera au milieu de vous. Bientôt vous saluerez de vos acclamations le Prince magnanime qui s'est dévoué au salut de la Patrie.
   
Vous vous empresserez de lui offrir le tribut de l'amour et de la reconnaissance. C'est l'hommage le plus digne de son coeur. [...]
   Rien ne peut être plus agréable à Sa Majesté que de se voir entourée de ses citoyens soldats, dont le dévouement et les nobles efforts ont si bien répondu à sa confiance.

 

Document 7 - Confirmation de Bourgeois de Jessaint dans son poste par l'occupant russe,
13 juillet 1815
AD Marne 1 M 15

 

Quartier général à Châlons-sur-Marne, le 13 juillet 1815

Monsieur le Baron,

   D'après les rapports avantageux qui me sont parvenus sur la manière recommandable dont vous vous êtes acquitté durant un long espace de tems de l'administration supérieure de ce département, je crois ne pouvoir faire rien de plus convenable aux intérets du pays et de l'armée que je commande, que de vous inviter, Monsieur, le Baron, à reprendre sans délai les fonctions de Préfet dont vous devez être si bien au fait.
   Agréer, je vous prie, l'assurance de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être.


Monsieur le Baron,

Votre très humble et très obéissant serviteur
Le maréchal BARCLAY de TOLLY

 

    Consulat, Empire, première Restauration, Cent jours, deuxième Restauration, Monarchie de juillet : six régimes successifs servis par le même préfet !

    1800-1838 : trente huit ans de façon quasi ininterrompue à la tête d'une même préfecture dans une période pour le moins troublée. Voilà l'exploit et le record réalisés par BOURGEOIS de JESSAINT.

    
A partir du florilège des différentes proclamations en l'honneur de chaque nouveau régime, il peut être intéressant d'étudier une longévité aussi exceptionnelle dans une telle fonction.

1 - Une constante fidélité à la Marne

    Pourtant BOURGEOIS de JESSAINT n'est pas originaire du département, en effet, il est né à Bar-sur-Aube, le 26 avril 1764. Il est issu de la petite noblesse.

    Il effectue ses études au collège de Brienne, occasion pour lui de croiser comme condisciple Bonaparte, qui sera plusieurs fois invité dans le domaine familial.

    Il entame une carrière politique au niveau local à Bar-sur-Aube, devenant d'abord conseiller municipal, puis maire du 13 ventôse an III (28 janvier 1795) au 6 prairial an V (25 mai 1897), avec pour adjoint BEUGNOT.

    Fort de ses liens avec Bonaparte et du patronage essentiel à l'époque de BEUGNOT et de BECQUEY qui avait été procureur-syndic de la Haute-Marne, il dispose de solides atouts quand le consulat s'installe. Après le refus de SIMEON, il est nommé à la préfecture de la Marne par un arrêté du Premier Consul du 21 ventôse an VIII (12 mars 1800).

    Dès lors, il occupera cette fonction sans interruption - exception faite des courtes occupations - , jusqu'au 18 novembre 1838. Encore faut-il noter qu'il quitte Châlons de son plein gré, à soixante quatorze ans, après le décès de son épouse le 11 avril précédent et non à la suite d'une révocation.

    Cet attachement à la Marne, il l'a constamment affiché et surtout prouvé en déclinant la prestigieuse préfecture du Nord, Lille, qui lui fut proposée lors de la première Restauration.

     Bourgeois de Jessaint n'est pas un " carriériste " qui court de préfecture en préfecture plus cotées les unes que les autres, cette ambition purement locale est probablement une des causes de sa longévité dans le même poste

2 - Des compétences recherchées par six régimes politiques

    Dès son entrée en fonction, Bourgeois de Jessaint, proclame son attachement au Premier Consul (doc. 1 daté du 12 mars 1800), et le sert loyalement pendant l'Empire (doc. 2).
Mais cette fidélité ne l'empêche pas d'accueillir en 1809, à Châlons, une opposante renommée : Madame RECAMIER, ou encore d'exercer une surveillance bienveillante à l'égard des cardinaux BRANCADORO et CONSALVI assignés à résidence à REIMS en 1811.

    Une première invasion lors de la campagne de France contraint Bourgeois de Jessaint à quitter Châlons sur ordre, en février 1814. Pendant cette première occupation il est remplacé par TURPIN, nommé préfet intérimaire par les Prussiens. Il ne rentrera à Châlons que le 19 avril 1814, après l'abdication de Napoléon.

    Louis XVIII, sur les conseils du commissaire extraordinaire, le duc de DOUDEAUVILLE et du comte BEUGNOT confirme Bourgeois de Jessaint à son poste.
Bourgeois de Jessaint reprend donc ses fonctions le 24 mai 1814 et lance aussitôt une proclamation où il vante les mérites du nouveau souverain (doc. 3).

    Les cent jours n'entraînent pas de disgrâce pour Bourgeois de Jessaint que le nouveau commissaire extraordinaire BEDOCH préfère maintenir dans la Marne, le 20 mai 1815.

    La deuxième invasion provoque une nouvelle interruption de service, Bourgeois de Jessaint abandonnant à nouveau la préfecture en juin. Après Waterloo et le retour de Louis XVIII, le préfet de l'Empire revient à son poste et réussit même à séduire l'occupant russe et notamment le maréchal BARCLAY de TOLLY, hébergé à la préfecture. Le 13 juillet 1815, ce dernier le reconduit dans ses fonctions de préfet, (doc. 7). Le 18 août 1815, Bourgeois de Jessaint réaffirme son ralliement à Louis XVIII (doc. 4).

    Il sert de même son successeur Charles X et est notamment chargé en 1825 de la préparation de la cérémonie du sacre (doc. 5).
Mais il ne fait pas de zèle à l'égard du parti ultra-royaliste, et selon son premier biographe, SELLIER, il aurait mis en garde le roi sur sa politique peu avant la révolution de juillet 1830.

    Avec la Monarchie de juillet, Bourgeois de Jessaint est un des rares quatre préfets à ne pas être révoqué par GUIZOT, malgré une cabale montée contre lui. Il a alors surmonté son sixième changement de régime. Il accueille ainsi avec les mêmes protestations de fidélité Louis-Philippe en route vers Valmy en juin 1831 (doc. 6).

3 - Une position d'arbitre

    Cette survie politique s'explique bien entendu par les compétences de Bourgeois de Jessaint, par les patronages aussi qui ne lui ont jamais fait défaut, mais tout autant par sa modération personnelle qui l'incite à fuir toute toute mesure extrémiste. Il a su se garder de toute proscription et - constante chez lui - s'est efforcé d'amortir les oscillations brusques de l'histoire dans son département.

    Politiquement ses voeux le poussaient vers une monarchie modérée, une monarchie constitutionnelle assurant l'ordre et la paix. Les ressorts de son inspiration doivent aussi être recherchés dans son catholicisme. Georges CLAUSE emploie à son sujet l'expression d' " humanisme chrétien ".

    Aussi serait-il malséant de brocarder chez lui un opportunisme politique qui l'aurait conduit à savoir " tourner sa veste " au gré du temps. Bourgeois de Jessaint n'avait pas l'ambition politique d'un Talleyrand ou d'un Fouché, il était plus simplement attaché à sa Champagne et on peut considérer son long parcours comme une fidélité au service de l'État, au delà des régimes politiques.


    Ces trente huit ans constituent donc un record imbattable et même exceptionnel à l'époque où la durée moyenne d'un préfet dans le même poste s'établissait autour de quatre ans et demi - pour seulement deux ans et demi actuellement. La Marne connut par la suite d'autres présences durables de préfets, comme les onze ans de CHASSAIGNE - GOYON sous le Second Empire de 1853 à 1864 ou encore les douze ans d'André CHAPRON de 1907 à 1919.

    Il faudrait d'ailleurs prolonger ces trente huit ans par les dix années effectuées par son successeur : son propre petit-fils, BOURLON de SARTY, à qui Bourgeois de Jessaint avait passé le relai, inaugurant ainsi une dynastie de préfets, (son fils Adrien-Sébastien ayant été lui aussi préfet, notamment de la Haute-Marne).

     Il n'est pas surprenant dans ces conditions que Bourgeois de Jessaint ait marqué durablement le département de la Marne, dans la première moitié du XIXe siècle.


Bibliographie :

Sellier, M., Notice biographique sur M. Le vicomte de Jessaint, S.A.C.S.A.M., Châlons, 1854.

CLAUSE, G, Le département de la Marne sous le consulat et l'Empire, thèse de doctorat, Paris, 1974
                   Résumé dans les tomes CXII, CXIII et CXIV de la S.A.C.S.A.M, Châlons, 1997-98-99.

© CRDP de Champagne-Ardenne, 2001